Lettre d’opinion de Manon Poirier, CRHA, directrice générale de l’Ordre

Ayant œuvré dans le secteur communautaire une partie de ma carrière, j’ai constaté de près son incidence concrète dans la vie de milliers de citoyens. Solidement enracinés dans les communautés et portés à bout de bras par des employés, employées et des bénévoles profondément engagés, les plus de 10 000 organismes communautaires québécois agissent souvent comme ultime filet social lorsque les ressources publiques ne suffisent plus. Ce sont des vecteurs d’innovation sociale et des contributeurs essentiels (et trop discrets) au développement du potentiel humain et citoyen.

Emploi et travail : un partenaire stratégique

L’action communautaire va bien au-delà de l’aide alimentaire, des services de santé et de l’offre d’activités culturelles. Plusieurs de ces organismes (plus de 10 %[1]) ont pour principale mission l’éducation, la formation et l’emploi.

À titre de directrice générale de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés depuis plus de 10 ans, je peux témoigner de leur apport tangible dans le monde des affaires. Ils jouent un rôle de véritables partenaires d’affaires stratégiques en facilitant la rencontre entre des employeurs et des bassins de main-d’œuvre parfois sous-représentés, contribuant ainsi positivement à l’économie du Québec.

En effet, certains de ces organismes orientent et accompagnent individuellement des personnes issues de bassins sous-représentés et marginalisés (comme les personnes immigrantes, en situation de handicap, les jeunes et la clientèle judiciarisée) dans leurs démarches de requalifications et d’employabilité. Par ailleurs, d’autres informent, soutiennent et défendent des travailleuses et travailleurs précaires dans leurs droits relatifs au travail.

Grâce à des programmes innovants et des approches adaptées, plusieurs interviennent également directement auprès des employeurs : sensibilisation à la diversité des bassins de talents, accompagnement à l’intégration et à la francisation et appui à l’adoption de pratiques RH saines et inclusives. Au fil des années, partout au Québec, des partenariats solides se sont développés entre le milieu communautaire et les entreprises, générant des retombées bien réelles.

Des alliés en contexte de transformation

Or, les ressources dont dispose actuellement le milieu communautaire peinent déjà à répondre à la demande. Cette situation est d’autant plus inquiétante que les transformations rapides du monde du travail risquent d’accentuer la pression sur ces acteurs clés.

Sur ce plan, les changements technologiques creusent les écarts socioéconomiques entre les personnes ayant la capacité de se maintenir à jour et de les anticiper, et ceux qui ne l’ont pas. Selon l’Institut du Québec, 18 % de notre main-d’œuvre travaillent ou cherchent un emploi dans 96 professions actuellement vulnérables à l’automatisation, notamment par la robotisation et l’IA[2].

Le portrait est par ailleurs préoccupant pour les jeunes alors que le nombre de postes d’entrée aurait récemment chuté de 29 % à l’échelle mondiale[3]. Rappelons que le taux de chômage des moins de 24 ans atteint 14,1 % au Canada et 10,4 % au Québec largement plus élevé que les moyennes globales de respectivement 6,7 % et 5,9 %[4].

Les groupes communautaires en employabilité seront nécessairement appelés à faire partie de la solution. Encore faut-il disposer des ressources nécessaires pour jouer ce rôle. À cet égard, le problème n’est pas seulement le manque de financement, mais la manière dont il est accordé : fragmenté, conditionnel et souvent à court terme, il place les organismes dans un état de fragilité quasi permanent.

Quand le sens au travail ne suffit plus

Ces organisations sont maintenues à flot grâce aux femmes (en majorité) et hommes qui y travaillent. Jour après jour, ils font preuve d’une créativité et d’une capacité d’adaptation impressionnantes pour accomplir l’impossible avec peu.

Le travail en milieu communautaire est indéniablement porteur de sens. Plusieurs y voient une véritable vocation. Mais aussi noble soit-elle, une mission ne suffit pas à assurer des conditions de vie décentes aux quelques 130 000 salariés[5] qui y consacrent leur expertise, souvent pour une rémunération à peine supérieure au seuil de vie décente.

Considérant que ces groupes sont un pilier névralgique de notre écosystème d’affaires et social, je ne peux qu’appuyer le mouvement Le communautaire à boutte  dans l’espoir qu’ils obtiennent la reconnaissance et les ressources nécessaires pour continuer à jouer pleinement leur rôle au sein de notre société et de notre économie.

Consultez la lettre d’opinion parue dans le Devoir

[1]Institut de la statistique du Québec (2025). Portrait de l’action communautaire au Québec et dans les régions. En ligne : https://statistique.quebec.ca/fr/document/action-communautaire/publication/action-communautaire-quebec-et-regions-faits-saillants

[2]Institut du Québec (2025). Répercussions de l’automatisation et de l’IA sur la main-d’œuvre au Québec. En ligne : https://institutduquebec.ca/content/publications/repercussions-de-l-automatisation-et-de-l-ia-sur-la-main-d-oeuvre-au-quebec/idq-202501-ia.pdf

[3]Selon les données d’ADP. Olivier Schmouker (2025). Voici les trois grandes tendances RH en 2026. En ligne : https://www.lesaffaires.com/mon-entreprise/management-et-rh/voici-les-trois-grandes-tendances-rh-en-2026/

[4]Statistique Canada (2026), Enquête sur la population active, février 2026. En ligne : https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/260313/dq260313a-fra.htm

[5]Institut de la statistique du Québec (2025). Portrait de l’action communautaire au Québec et dans les régions. En ligne : https://statistique.quebec.ca/fr/document/action-communautaire/publication/action-communautaire-quebec-et-regions-faits-saillants