Vous lisez : Les cercles de rétablissement (Workplace Conferencing)

Prologue


Plusieurs scientifiques croient que l’humanité court actuellement le plus grand risque de son histoire à défaut de réussir à rétablir des rapports équilibrés et harmonieux avec la nature. Dans cette perspective, les humains doivent toutefois d’abord rétablir un minimum d’harmonie entre eux. À l’échelle des organisations, les responsables des ressources humaines ou des relations de travail sont appelés à jouer un rôle de premier plan à cet égard. Gestion participative et transparente, communications efficaces, prévention, arbitrage, médiation, aucun outil ne peut être négligé à cette fin. Les cercles de rétablissement viennent compléter cette panoplie.

Qu’est-ce qu’un cercle de rétablissement?
Un cercle de rétablissement est le regroupement d’une « communauté » de personnes concernées par un comportement ayant entraîné des dommages importants dans un milieu ou groupe de travail. L’occasion y est fournie aux individus les plus affectés d’exprimer ce qu’ils ressentent et à l’ensemble des personnes impliquées de pouvoir constater l’impact de ce comportement sur chacun. Le cercle permet enfin à ces gens d’établir comment réparer les torts et dommages causés et de convenir collectivement des moyens à prendre pour éviter la récurrence d’une telle problématique.

John MacDonald et David Moore, par l’intermédiaire de leur entreprise Transformative Justice Australia (TJA), ont élaboré ce modèle d’intervention grâce à l’expérience acquise à partir de l’animation de cercles familiaux de rétablissement (family group conferencing) dans les écoles et systèmes de justice juvéniles d’Australie. Ils sont ainsi intervenus dans divers milieux de travail (mines, hôpitaux, entreprises de construction, services publics, forces armées, etc.) afin de traiter des situations de harcèlement, de brimade (bullying), de congédiement injuste, de gestion inappropriée, de contravention aux règles de sécurité et autres types de situation conflictuelle.

Que se passe-t-il dans un cercle de rétablissement?
Le ou les auteurs d’un comportement perturbateur, offensant ou blessant, celles et ceux qui ont été bouleversés par ce comportement ainsi que des personnes invitées à fournir un appui moral aux uns comme aux autres composent le cercle. Des personnes ayant été amenées à analyser la situation peuvent également s’y intégrer. Le cercle est animé par un facilitateur qui a été entraîné et qui est de préférence expérimenté dans ce genre d’intervention.

Tous les participants s’assoient de manière à former un grand cercle et le facilitateur les guide tout au long de trois étapes de discussion au sujet du conflit. À l’étape du partage (story-telling), les gens présentent leur version du conflit et, en particulier, font valoir comment ils en ont été affectés à l’époque des événements concernés et depuis. Tous les participants prennent alors conscience de la portée de l’impact du comportement reproché. À l’étape du rétablissement (healing), surviennent habituellement des expressions de consternation face à cet impact et se manifeste le souhait que soit réparé le dommage qui en a résulté. C’est typiquement à cette étape du processus que des excuses sont présentées et acceptées. La dernière étape en est une d’apprentissage au cours de laquelle les participants sont appelés à établir la façon de réparer les dommages constatés et comment éviter la réapparition de semblables incidents. Cette dernière étape se conclut avec la signature par tous les participants d’une entente de règlement stipulant les modalités du dédommagement convenu ainsi que les mesures à prendre pour minimiser les risques de récurrence.

Quel est l’impact de cette dynamique?
L’établissement d’un consensus quant aux correctifs à apporter, tant aux fins de réparation que pour éviter la répétition du problème, représente peut-être le résultat le plus significatif de cette dynamique. Ce consensus est d’ailleurs consigné dans une entente écrite en termes très concrets. Mais un autre avantage qui se dégage de ce processus, c’est l’occasion fournie aux participants de constater l’étendue des répercussions du comportement indésirable. Il est fréquent de constater que les personnes à l’origine de tels comportements prennent alors conscience pour la première fois de l’ampleur de ces répercussions. Cela les amène habituellement à assumer la responsabilité de leurs actes au lieu de chercher à éviter les personnes qu’elles ont pu blesser. Par la même occasion, la dynamique du cercle stimule l’éclosion d’une volonté collective d’identifier les moyens de réintégrer tout le monde et d’aller de l’avant de manière coopérative.

Cette dynamique a fait l’objet de nombreuses études qualitatives, tant au pays qu’à l’étranger, sur le plan de son application dans des milieux scolaires et de justice juvénile. Ces études confirment les résultats présentés plus haut. Elles établissent également que, comparativement au processus judiciaire :

  • la dynamique des cercles réussit mieux à stimuler l’expression de remords et de pardon;
  • les parties en litige investissent plus de temps à la résolution de leur conflit;
  • les participants à un cercle sont beaucoup plus impliqués émotivement;
  • tous les participants expriment une plus grande satisfaction quant aux résultats et ont davantage l’impression que la justice a été bien servie;
  • il y a beaucoup moins de récurrence du comportement offensant.
Qu’est-ce qui explique le succès des cercles de rétablissement?
Il y a plusieurs réponses à cette question mais nous en dégagerons deux en particulier : l’emphase que met le processus sur l’affect et le rôle du facilitateur.

L’affect est le terme auquel ont recours les psychologues pour désigner les sentiments. Au départ, tous les gens appelés à participer à un cercle de rétablissement entretiennent de vifs sentiments tant à l’endroit du conflit qu’entre eux. À l’étape du partage, ils sont informés des faits, de ce qui s’est passé. Mais ces faits sont déjà connus de la plupart des participants et ne suffisent pas, en eux-mêmes, à déclencher un processus de réparation ou à endiguer le conflit. Ce qui est découvert à cette étape, c’est comment les gens se sentent les uns par rapport aux autres en regard du conflit. Malgré que le partage traite des faits en cause, tout un chacun peut alors percevoir des expressions de colère, de peur, de douleur et d’angoisse. Ces sentiments se lisent sur les visages, s’expriment par la gestuelle, sont trahis par le choix des mots et les inflexions de la voix.

Ainsi, la véritable nouveauté, c’est d’apprendre comment chacun vit le conflit, émotivement. C’est cette prise de conscience collective des sentiments entretenus par l’ensemble des participants qui amène le groupe à développer une volonté commune de panser les blessures. On implique ici l’intelligence émotionnelle.

La prise en compte de l’affect lors de la tenue d’un cercle diffère considérablement de ce qui se passe dans une cour de justice ou à l’occasion de certains types de médiation. En cour, toute la procédure s’en tient au débat juridique à propos des faits de la cause. Et lors de formations en médiation, on met souvent en garde contre les fortes expressions d’émotivité susceptibles de confondre, de décontenancer ou de désarçonner une partie. On craint qu’un emportement émotif ou une explosion de colère puisse faire déraper le processus. On décourage donc ou on cherche à contenir les manifestations de l’affect, de peur qu’elles ne portent atteinte aux chances d’en arriver à un compromis optimal.

De telles craintes ne sont pas injustifiées, surtout lorsque la médiation ne touche que deux individus. C’est ici que la dynamique des cercles de rétablissement introduit un nouvel élément : les participants sont encouragés à se faire accompagner par des gens qui les appuient moralement. C’est ainsi que les cercles de rétablissement impliquent typiquement un plus grand nombre de personnes.

De plus, il est alors fait appel à la dynamique des cercles de discussion. Sans entrer dans les détails, disons que le recours à cette approche fait en sorte que tous les participants ont une voix égale en ce qui touche l’appréciation de l’impact du comportement perturbateur et pour déterminer ce qui est requis afin de réparer les torts et d’en prévenir la récurrence. Et alors, la présence d’un grand nombre de personnes appelées à soutenir les participants en situation d’opposition a pour effet d’appuyer leurs sentiments et, ce faisant, de désamorcer le besoin qu’ils auraient autrement pu ressentir de se comporter de manière défensive. Cela réduit d’autant les risques que de fortes expressions d’émotions puissent faire déraper le processus. Dans les faits, les cercles s’autocontrôlent en suscitant des réponses aux problèmes au fur et à mesure de leur apparition au cours des échanges.

Un autre élément clé du succès des cercles de rétablissement se rattache à leur animateur. Celui-ci respecte le processus propre au cercle, un respect qui découle spontanément de l’expérience qu’il en a. Les animateurs savent que l’affect est un puissant moteur de changement individuel et social. Ils font confiance à la robustesse de l’approche. Ils croient que les membres d’une collectivité sont naturellement enclins à favoriser des relations fortes et positives en son sein. Ils acceptent alors leur rôle dans toute sa simplicité : garder les échanges en perspective, appuyer le déroulement du processus, guider les participants tout au long de ses trois étapes, enregistrer les décisions prises et favoriser l’interaction la plus complète entre les participants. Lorsque survient le besoin d’un ajustement quelconque à quelque étape de la dynamique, l’animateur attire simplement l’attention du groupe à cet égard et demande les suggestions sur la meilleure façon de corriger le tir. Le facilitateur qui anime un cercle de rétablissement n’a aucun besoin d’attirer l’attention sur lui ou de s’arroger quelque pouvoir, autorité, discrétion ou latitude de jugement, des prérogatives qui appartiennent au cercle des participants et doivent y demeurer.

En comparaison, le succès d’une médiation dépend souvent des habiletés et des initiatives du médiateur pour distraire les parties de positions hautement émotives qui les maintiennent en perspective de confrontation pour les orienter vers des éléments de solution axés sur l’avenir, tenant compte de leurs intérêts respectifs et moins lourds sur le plan émotif. Cela requiert de grandes capacités d’empathie, d’écoute active, de persuasion et d’aptitude à attirer et à conserver la confiance et le respect des parties.

Toujours dans une perspective de différenciation, il faut noter que le succès d’une médiation dépend largement des communications qui s’établissent entre les parties et le facilitateur, alors que le succès des cercles de rétablissement est davantage tributaire des communications qui s’opèrent entre les personnes directement impliquées ou concernées par le conflit. Le rôle du facilitateur est alors plutôt confiné à assurer le maintien du processus de partage des sentiments et points de vue des participants, un processus quand même étroitement structuré.

La dimension communautaire propre à la dynamique des cercles
La notion de communauté est au cœur de cette dynamique qui origine des pratiques ancestrales du peuple autochtone Maori de Nouvelle-Zélande. L’expression « cercle familial » est une traduction boiteuse d’un terme maori qui réfère à la fois aux générations passées et futures. Autrement dit, le fait d’avoir recours à la dynamique des cercles pour résoudre leurs conflits participe au maintien dans le temps de leur identité comme peuple. Cette perception existe également chez les premières nations du continent nord-américain là où elles ont réussi à maintenir leurs modes ancestraux de justice. En fait, le recours à la dynamique des cercles remonte à la nuit des temps; on en trouve des traces jusque dans la culture celtique d’Europe centrale et d’Europe de l’Ouest.

Le processus d’identification à une communauté ou à une collectivité fait partie intrinsèque de la dynamique des cercles. Lors d’un conflit en milieu de travail, c’est une communauté brisée que l’on retrouve à la phase initiale du partage. Mais sa cohésion se rétablit au fur et à mesure que se complète l’étape de l’apprentissage. La recherche moderne démontre une relation étroite mais inversement proportionnelle entre la cohésion et la violence dans une communauté. Une forte cohésion communautaire (traduite par le souci et le soin que l’on a des uns des autres) entraîne une réduction de la violence dans la communauté et vice versa. Mais les conflits en milieu de travail brisent ces liens, tant entre les individus qu’à l’échelle des groupes de travail. La dynamique propre aux cercles aide à rétablir ces liens et à raviver les sentiments de solidarité et d’entraide.

Dans nos relations de travail, même si on appartient à une organisation, on fait également partie d’un cheminement qui témoigne d’une capacité de penser collectivement. Il importe de pouvoir reprendre contact avec l’histoire de ce cheminement, histoire qui contribue à la culture de l’entreprise et à sa vitalité. Il est permis à cette capacité de penser collectivement de prédominer lors de la tenue d’un cercle de rétablissement du fait que son animateur refuse d’assumer le contrôle du processus – ou, plus positivement, parce qu’il s’en remet au processus lui-même.

André Ladouceur, CRIA, médiateur et arbitre

Adaptation d’un article paru sous la plume de Hugh Russell dans le volume 11, n° 2 de la revue Interaction publiée par le Réseau Interaction pour le règlement de conflits (maintenant devenu le Réseau pour la résolution de conflits—Canada) : « What is a Workplace Conference? »

Source : VigieRT, numéro 2, octobre 2005.

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