Vous lisez : L’apprentissage social et l’émergence de l’entreprise collaborative

Échange de savoir, de compétences et d’expériences, l’apprentissage social est une méthode de formation fondée sur l’esprit de collaboration. En popularité croissante grâce aux réseaux sociaux, le mouvement intéresse de plus en plus les organisations, qui y voient un moyen de renforcer les capacités d’autodéveloppement tout en favorisant l’esprit d’équipe.

Cette méthode transformera- t-elle les façons de travailler et d’apprendre au sein des entreprises?

L’Université Vanderbilt, au Tennessee, a cherché à connaître les résultats obtenus lorsqu’une personne explique une notion à une autre, en matière de transfert de connaissances et d’apprentissage.

À cette fin, elle a divisé en trois groupes 54 enfants âgés de 4 et 5 ans, qui avaient pour mission de trier des insectes en plastique en fonction de leur couleur et de leur espèce (un niveau de difficulté élevé pour cette tranche d’âge). Le groupe 1 devait simplement exécuter la tâche. Le groupe 2 devait énoncer ses choix à voix haute, tandis le groupe 3 a été invité à expliquer ses résultats aux mamans présentes. Résultat : en générant des explications (à soi-même ou aux mères), les enfants ont résolu le problème plus facilement. Et le fait de le dire à une autre personne a permis de bâtir un argumentaire plus clair et de mieux mémoriser la résolution du problème.

« Articuler nos décisions nous aide à comprendre, mais les expliquer aux autres aide davantage », explique Jane Bozarth, auteure du livre Show your Work et coordonnatrice de l’apprentissage en ligne au gouvernement de la Caroline du Nord, lors du Bootcamp sur les stratégies de formation organisé en mai dernier par l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés.

Développer des talents

L’apprentissage social est naturel : c’est apprendre sans en avoir conscience grâce à des interactions avec d’autres personnes autour de la résolution d’un problème. « Expliquer aux autres augmente la motivation et encourage la réflexion sur des méthodes plus efficaces à employer pour effectuer la tâche », dit Jane Bozarth.

Cette technique est appliquée dans le cadre du développement des employés. « Les entreprises doivent encourager leurs salariés à aller au-delà de la simple réponse à une question technique, explique Jane Bozarth. Elles doivent plutôt leur demander de répondre à des questions telles que “ Pourquoi? ”, “ Quel résultat pensez-vous que cette approche peut avoir sur le travail en cours? ”, “ Comment le collègue ou le client est-il susceptible de répondre à vos actions? ” »

L’apprentissage social permet de renforcer les capacités d’autodéveloppement tout en améliorant l’esprit d’équipe. « Les employés deviennent des acteurs de leur apprentissage, dit Jane Bozarth. Au début, c’est toujours un défi pour les employés de trouver le temps de réfléchir à leur travail, mais partager avec les autres les pousse à affronter les hypothèses, les mauvaises habitudes et les préjugés. De plus, aider les autres à mieux articuler leurs décisions permet aussi d’apprendre quelque chose. »

Pour la création d’espaces pour échanger

En dépit du fait que plus de 80 % des apprentissages sont informels, les modèles pédagogiques demeurent généralement centrés sur un apprentissage formel et structuré, observait Jay Cross dans son ouvrage Informal Learning. L’auteur américain, qui a popularisé le terme e-learning, est un fervent apôtre de l’apprentissage informel dans les entreprises. Jane Bozarth semble d’accord : « Nous sommes terriblement médiocres pour partager des connaissances tacites à l’échelle de l’entreprise, mais je pense que les nouveaux outils technologiques créent de nouveaux moyens pour y parvenir », estime-t-elle.

Pour axer les apprentissages sur le partage, les experts suggèrent ainsi d’aménager un espace d’échange, de réflexion et de délibération, que ce soit physiquement ou virtuellement (blogue, espace sur l’Intranet, chaîne YouTube privée, etc.) Cela favorise l’autoapprentissage en entreprise et le développement relationnel des apprenants.

Yves Otis, codirecteur de Percolab, une entreprise sociale qui renforce les pratiques collaboratives et participatives des organismes et des collectivités, donnait l’exemple de Cossette (Le Devoir, 17 octobre 2015). Cette agence a mis en place un espace de collaboration virtuel appelé le « frigo » : « “Besoin d’une formation, d’une procédure? Va chercher dans le frigo.”, qu’ils disent », indiquait Yves Otis.

Il explique également que d’autres méthodes sont utilisées : « Dans certaines entreprises, il y a par exemple la mise en place de réseaux sociaux internes, des wikis communautaires – où le patron ordonne les idées et où les employés ajoutent leurs connaissances, dit-il. Il y a les outils comme les CBT (computer-based training) – de courtes présentations vidéo –, la création de petits manuels d’instructions, mis en commun sur le réseau interne et consultables directement depuis un téléphone intelligent ou une tablette. »

80 % des apprentissages sont informels

Une façon plus ouverte de partager les connaissances

L’apprentissage social est aussi utilisé dans le cadre de l’amélioration des processus. « Vous pouvez travailler très fort sur un projet, apprendre à utiliser un logiciel dernier cri ou un nouveau processus, et vous découvrez que quelqu’un dans le couloir a déjà fait cela ou savait déjà comment le faire, illustre Jane Bozarth. Les organisations sont excellentes pour documenter ce qu’elles font, mais beaucoup moins pour documenter comment elles le font. »

Plutôt que de compter sur des réunions, des rapports et des courriels, elle conseille aux organisations de se pencher sur la façon de partager les informations plus ouvertement. « Par exemple, prenez une photo de votre travail ou une capture d’écran de la solution que vous avez développée, suggère-t-elle. Déposez-la sur l’espace partagé et expliquez le plus gros problème rencontré aujourd’hui, ou posez des questions. Il est important de créer une culture où ce type de partage est encouragé. » Les processus internes bénéficieront d’une plus grande visibilité sur le travail effectué, renforçant par la même occasion l’esprit collaboratif et l’apprentissage des collaborateurs.

Autre enjeu important pour les entreprises : le transfert de compétences et de connaissances. Avec les départs à la retraite des baby-boomers, il s’agit d’un élément que les gestionnaires doivent sérieusement prendre en compte. En effet, un employé acquiert des connaissances de façon continuelle et les applique au quotidien ; il devient ainsi un creuset de savoir essentiel. Or, l’apprentissage social peut contribuer au transfert de ce savoir.

C’est d’ailleurs le constat de l’étude réalisée en 2005 par Kaija Collin, qui a analysé les pratiques de travail des concepteurs et des développeurs de produits. Elle a découvert que la création d’une communauté de pratique, avec une atmosphère ouverte pour échanger, facilite chez la relève l’acquisition de nouvelles connaissances. Dans ces situations, les salariés les plus expérimentés peuvent se placer dans le rôle de gestionnaires de communauté. Jane Bozarth abonde : « Si on arrive à documenter et à garder des traces de ces échanges, on va réussir à faire en sorte que le travail des autres soit plus facile. »

Adopter et faire perdurer l’apprentissage social en entreprise nécessite un réel investissement : la mise en place d’un environnement dédié à l’apprentissage et la construction d’outils numériques facilitent les échanges. Et pour Jane Bozarth, « si l’on montre ce que l’on fait, les résultats positifs sont nombreux! »

Source : Revue RH, volume 20, numéro Hors-série.
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