Vous lisez : L’aide internationale, une question de justice sociale

À peu près tout le monde s’entend pour dire que le phénomène de la mondialisation conditionne l’avenir de notre planète. Les changements climatiques, les désastres environnementaux, les crises financières, l’accroissement des inégalités, les tensions politiques et le développement fulgurant des multinationales en sont quelques manifestations évidentes.

L’aide ponctuelle qu’offrent les organisations charitables ne suffit pas à juguler la pauvreté endémique qui s’installe en plusieurs endroits. Le développement tel que nous le concevons aujourd’hui n’est pas une affaire de charité, c’est d’abord une question de justice sociale, de droits fondamentaux et de sécurité.

En l’an 2000, l’ONU conviait les pays membres à se donner un plan d’action (Engagements pour le millénaire 2000-2015) pour l’éradication de l’extrême pauvreté. Sept ans plus tard, le Secrétaire général notait que les progrès étaient mitigés. Il a indiqué dans le Rapport 2007 – Objectifs du Millénaire pour le développement que « le manque de progrès s’explique entre autres, par une répartition inégale des bienfaits de la croissance économique. »

Les organisations syndicales ont compris depuis très longtemps la nécessité d’une aide structurante pour faire face à tous ces défis. Pour leur part, les États et les entreprises, soucieux de leur image, en sont de plus en plus conscients.

L’implication syndicale pour le développement durable
Représentant quelque 550 000 membres au Québec, la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) a une tradition de coopération internationale bien implantée.

Au début des années 1980, le Congrès du travail du Canada (CTC), auquel est affiliée la FTQ, a mis sur pied un programme syndical de développement international. Ce programme est soutenu financièrement par l’Agence canadienne de développement international (ACDI) et les fédérations et syndicats affiliés au CTC. Ce programme consiste à élaborer différentes initiatives de petite et de moyenne envergures en partenariat avec des syndicats nationaux et des organisations non gouvernementales qui fournissent des services d’appui au mouvement syndical dans certains pays d’Amérique, d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient.

Certains syndicats nationaux se dotent de fonds consacrés à la coopération, tels le Fonds de justice sociale des travailleurs et travailleuses de l’automobile, le Fonds humanitaire des Métallos, le Fonds humanitaire du Syndicat canadien des communications, de l’énergie et du papier et le Fonds du Syndicat canadien de la Fonction publique du Canada pour la justice mondiale. Des ententes sont conclues avec des employeurs pour établir de tels fonds. Les travailleurs acceptent aussi de verser quelques dollars par mois pour les constituer. Ailleurs, le syndicat contribue directement par le financement de projets spécifiques.

Sur le territoire québécois, la FTQ tente de coordonner les actions des syndicats nationaux dans l’espace francophone. En 1990, la Centrale a conclu une entente avec le CTC et mis sur pied son propre Service de la solidarité internationale dont le défi consiste à mieux coordonner les projets des affiliés à travers ses instances. Elle a aussi acquis son autonomie sur le plan international. Les présidents du CTC et de la FTQ siègent côte à côte à la Confédération syndicale internationale, qui regroupe cent soixante-six millions de membres dans le monde. La FTQ est en outre à l’origine de la mise sur pied de la Francophonie syndicale internationale, en marge des Sommets des chefs d’États de la francophonie en 1989.

Développement et valeurs démocratiques
En général, les projets syndicaux visent à renforcer, au sud, le mouvement syndical en tant qu’acteur incontournable du développement démocratique. Les projets visent à aider les syndicats à se structurer, à concevoir leurs propres moyens d’agir et à acquérir une plus grande autonomie pour faciliter entre autres un meilleur dialogue social.

La notion de dialogue social est définie de la façon suivante par l’Organisation internationale du travail (OIT) : « Le dialogue social inclut tous types de négociation, de consultation ou simplement d’échange d’informations entre les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs selon des modalités diverses, sur des questions relatives à la politique économique et sociale présentant un intérêt commun. Il peut prendre la forme d’un processus tripartite auquel le gouvernement participe officiellement ou de relations bipartites entre les travailleurs et les chefs d’entreprise (ou les syndicats et les organisations d’employeurs), où le gouvernement peut éventuellement intervenir indirectement. » L’intensité du dialogue dépendra souvent du niveau de développement.

Vu ses ressources limitées et son expertise en formation des adultes, la FTQ veut centrer ses efforts sur le développement d’un modèle de formation axé sur l’expérience et la solidarité. Depuis 1990, elle conçoit des projets éducatifs dans une quinzaine de pays en Afrique francophone et en Haïti. Elle participe aussi à des échanges avec le Bureau international du travail en accueillant annuellement des syndicalistes africains qui terminent, par un stage à l’étranger, leur formation au Centre international de formation de l’OIT à Turin.

Soulignons par ailleurs que le Fonds de solidarité FTQ encourage aussi des initiatives intéressantes au Sénégal et en Algérie, qui bénéficient d’un soutien technique et d’un accompagnement pour la mise sur pied de fonds de solidarité adaptés à leur réalité.

Syndicalisme en démocratie : le cas de l’Afrique
Des formateurs chevronnés, provenant des différents affiliés de la FTQ, ont été mis à contribution au cours des vingt dernières années par l’entremise du programme « Syndicalisme en démocratie ». Ce programme de stages élaboré avec les syndicats d’Afrique a favorisé l’éclosion d’un syndicalisme libre. En effet, avant les indépendances et la démocratisation en Afrique francophone, les centrales syndicales africaines étaient souvent inféodées à l’État et assez loin des besoins des travailleurs.

La FTQ soutient également l’établissement de liens de réciprocité entre les organisations syndicales du sud (rapports Sud/Sud) pour solidifier les alliances régionales et augmenter le nombre de formations offertes. À cet égard, les responsables de l’éducation africains bénéficient de perfectionnements périodiques.

Ponctuellement, la FTQ s’associe aussi à d’autres projets internationaux à l’intérieur de la Confédération syndicale internationale ou avec d’autres organisations syndicales. Par exemple, en matière de protection des droits humains fondamentaux, elle a participé à l’organisation d’une session au Bénin, en 2004, en vue de la mise sur pied d’un réseau de personnes déléguées aux droits humains dans une quinzaine de pays africains.

Démocratie naissante et pauvreté extrême chez nos voisins : le cas d’Haïti  
En janvier 2008, la FTQ a organisé un important Forum sur le dialogue national à Port-au-Prince, dans le cadre de son partenariat avec une dizaine d’organisations syndicales des secteurs de la santé, de l’énergie, des communications, des postes et du transport en Haïti avec leurs vis-à-vis québécois. Ce projet, qui s’inscrit dans la continuité d’un programme existant depuis le début des années 1990 en Haïti, consiste à soutenir le mouvement syndical haïtien en construction pour instaurer un véritable dialogue social dans le pays.

La situation politique et économique difficile, conjuguée au déficit démocratique et aux catastrophes dites naturelles des dernières années, fait en sorte de maintenir ce pays dans une extrême pauvreté malgré la proximité des pays les plus riches dans l’hémisphère occidental.

Faits et chiffres : indicateurs de développement humain en Haïti
  • Population : 8,6 millions
  • Revenu national brut par habitant : 450 $US par année (2006)
  • Développement humain (IDH) : 146e sur 177 pays (2005)
  • Espérance de vie à la naissance : 59,5 ans (2005)

Source : Rapport mondial sur le développement humain 2007/2008

Au plus fort de la dernière crise politique et sociale avant 2004, malgré l’embargo des Nations Unies et du Canada, la FTQ n’a pas laissé tomber ses partenaires syndicaux en Haïti, vu la fragilité du processus démocratique. Elle a maintenu son programme de coopération en Haïti avec le soutien de Plan Nagua, une ONG présente dans la région. Des membres de la FTQ provenant de la diaspora haïtienne participent à ce projet, ce qui facilite grandement les communications. À l’issue de ce Forum, des besoins criants de formation de la main-d’œuvre sont apparus. Dans l’avenir, la FTQ visera à élargir l’échange d’expériences avec d’autres partenaires sur cet enjeu en Haïti, notamment par l’entremise du Centre international de solidarité ouvrière dont elle est membre.

La responsabilisation des entreprises pour le développement et les congés solidaires
Des projets de stages conçus par le Centre canadien d’étude et de coopération internationale (CECI) visent à élargir la coopération avec les entreprises. Il s’agit de conclure des ententes avec elles pour que des salariés provenant de tous les horizons puissent mettre à profit leurs talents au service de l’humanitaire. Du côté des entreprises, ces actions renforcent leur image sociale et favorisent leur engagement citoyen tout en accentuant la cohésion de leur personnel autour de projets mobilisateurs. Ces stages sont généralement de courte durée (deux à trois semaines, selon les projets).

Un exemple intéressant dans le secteur public
La Ville de Montréal a signé une entente de collaboration en 1995 avec la ville de Port-au-Prince en matière d’assistance technique, culturelle et institutionnelle. Récemment, les maires des deux villes ont renouvelé leur entente par un plan d’action pour la revitalisation de quartiers. La Ville de Montréal mettra ses salariés à contribution dans plusieurs domaines. Voilà un beau terrain d’entente!

Le secteur privé n’est pas en reste
De plus en plus d’entreprises ont des activités à l’étranger. Certaines concluent des accords cadres avec leurs syndicats. Ces accords sont parfois précédés ou suivis de missions d’échanges ou d’observation qui permettent des transferts d’expertise, des liens de solidarité et un meilleur dialogue social à l’échelle de l’entreprise.

Conclusion : nos destins sont liés
Avec de telles initiatives, on le constate, la coopération n’est plus une affaire de charité ou d’organismes caritatifs; les organisations des secteurs public et privé démontrent également qu’elles peuvent assumer un leadership en matière de responsabilité sociale.

Ce changement de vision implique que les professionnels de la gestion des ressources humaines et des relations du travail, tout comme les syndicalistes, doivent revoir leur rôle à la lumière des enjeux mondiaux d’aujourd’hui. Ils doivent prendre conscience du sens véritable du développement durable, qui doit tenir compte non seulement des aspects économiques et environnementaux, mais également des impacts sociaux. La formation des dirigeants d’entreprises responsables et des professionnels devra mieux répondre à ces impératifs pour construire ensemble un monde meilleur.

Denise Gagnon, CRIA, directrice de la Solidarité internationale, Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec

Source : Effectif, volume 11, numéro 2, avril/mai 2008.

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