Vous lisez : Ergonomie et gestion des ressources humaines : des intérêts convergents

Il y dix ans, dans le numéro de septembre/octobre 2002, le magazine Effectif publiait un Dossier portant sur l’ergonomie. Dans cet article, Sylvie Montreuil, Ph. D. et Fernande Lamonde, Ph. D. avancent qu’un fort potentiel de collaboration existe entre l’ergonome et le professionnel de la gestion des ressources humaines.

Selon les auteures, l’ergonome interviendra dans « les horaires de travail, la problématique du vieillissement ou de la santé mentale, les transformations organisationnelles, le volet organisationnel d’un projet de transformation technique, le transfert des savoirs… ». De nouvelles opportunités de collaboration ont-elles émergé depuis dix ans?

Dix ans d’évolution…


Pour Sylvie Montreuil, professeure titulaire au département des relations industrielles de l’Université Laval : « il est difficile de dire si la collaboration entre les ergonomes et les conseillers en ressources humaines a augmenté, mais il est clair que ces derniers trouvent de plus en plus d’intérêt aux sujets traités en ergonomie ». Cet intérêt est sans doute attribuable en partie à l’évolution des sujets abordés par les ergonomes. « Depuis une dizaine d’années, les demandes de transformation sont de plus en plus sur d’autres éléments que l’aménagement du poste de travail comme les horaires, la formation, la rotation, etc. », de renchérir Nicole Vézina, professeure et directrice de la maîtrise professionnelle en ergonomie au département de kinanthropologie de l’UQAM.

En effet, plusieurs des sujets de l’heure en gestion des ressources humaines ont fait ou font actuellement l’objet de recherches en ergonomie. Nous en évoquerons quatre : l’évolution des populations travaillantes, la transmission des savoirs professionnels et savoir-faire de prudence, la conciliation travail/famille-vie personnelle et, enfin, le développement durable qui est une voie d’avenir tant pour l’ergonomie que pour la gestion des ressources humaines.

L’évolution des populations travaillantes
Dans un contexte où l’embauche d’une main-d’œuvre jeune est un défi, la conservation des travailleurs d’expérience devient incontournable. Les recherches en ergonomie démontrent que la pénibilité du travail, dans les métiers physiques, entraîne le retrait des travailleurs vieillissants. L’amélioration des conditions de travail par l’ergonomie devient une avenue d’intérêt pour retenir ces travailleurs.

Par ailleurs, les statistiques de la Commission de la santé et de la sécurité du travail démontrent que les jeunes (15-24 ans) sont en proportion plus sujets à des blessures non seulement parce qu’ils occupent plus souvent les emplois plus pénibles, soit ceux que les plus anciens ne veulent plus occuper, mais aussi en raison de leur méconnaissance des savoir-faire de prudence censés les prémunir contre la survenue d’une blessure.

Enfin, la présence des femmes dans tous les métiers ou presque pose de nouveaux défis d’accessibilité. Les travaux de quelques chercheurs ergonomes (notamment Karen Messing, Nicole Vézina et Céline Chatigny au Québec) ont montré que certains problèmes de santé au travail (qui se traduisent par de l’absentéisme, du roulement de personnel, des troubles musculosquelettiques et du stress) sont plus finement diagnostiqués et font l’objet de mesures de prévention plus pertinentes quand l’analyse a intégré la question du genre. Par exemple, l’analyse ergonomique des causes d’inconfort des policières et policiers a permis de développer de meilleurs équipements en fonction des caractéristiques physiques propres aux hommes et aux femmes.

La transmission des savoirs professionnels et savoir-faire de prudence
Les difficultés de renouvellement de la main-d’œuvre et la diversification de la population travaillante soulèvent des questions de transmission des connaissances requises pour l’accomplissement du travail. Précisons que les savoirs professionnels comprennent toutes les connaissances en jeu dans le travail réel; pour leur part, les savoir-faire de prudence réfèrent à la capacité d’un individu à mobiliser dans son activité un ensemble de savoirs dans le but de protéger sa santé et celle des autres. Plusieurs études ergonomiques montrent que les employés expérimentés élaborent de nombreuses stratégies de travail qui leur permettent de faire face aux multiples contraintes rencontrées dans l’exercice de leur travail et de se protéger ainsi des risques. Dans le secteur manufacturier automobile par exemple, il a été observé, lors des phases de vissage, que les plus anciens contrôlent plus avec le toucher qu’avec les yeux, ce qui réduit l’utilisation de postures contraignantes. Ces stratégies impliquent l’acquisition d’habiletés sensorimotrices fines acquises avec l’expérience au poste de travail.

Les professionnels en ressources humaines ont tout avantage à documenter ces savoirs professionnels et savoir-faire de prudence et à réfléchir aux modalités de transmission les plus adéquates dans les différents contextes de travail de l’organisation (compagnonnage, formation structurée en entreprise, etc). Par exemple, l’analyse de l’activité de travail dans le domaine de l’abattage a permis l’élaboration d’une formation structurée à l’affilage de couteaux. Ce savoir-faire s’est avéré crucial pour la réduction des efforts et blessures liés à la découpe.

Par ailleurs, les travaux sur les différences entre les manutentionnaires experts et novices ont permis la formalisation de nouveaux principes de manutention manuelle et de créer une approche pour identifier ces savoir-faire de prudence dans un milieu de travail. Cette nouvelle façon de former à la manutention manuelle proposée par Denys Denis, chercheur à l’Institut Robert-Sauvé en santé et sécurité du travail, compte huit nouveaux principes pour guider les manutentionnaires. Cette approche ergonomique a été appliquée au Service de sécurité incendie de Blainville en s’appuyant sur la transmission des savoir-faire par les instructeurs-pompiers; les résultats sont éloquents, selon Katia Lamarche, chef de division RH-SST à la Ville de Blainville : « Depuis que la formation a été donnée en 2008, non seulement les blessures au dos ont été éliminées, mais la culture organisationnelle a aussi été renforcée parce que les instructeurs-pompiers ont maintenant les connaissances pour faire les rappels au quotidien. »

La conciliation travail/ famille-vie personnelle
Nombre de Québécois sont confrontés à la conciliation des responsabilités professionnelles et familiales dans un contexte où les horaires de travail sont exigeants et les ressources de soutien pour les parents insuffisantes. Chez bon nombre de personnes, cela entraîne une fatigue, un déficit d’heures de sommeil et une détresse psychologique.

Afin de contrer ces effets, le professionnel de la gestion des ressources humaines peut appliquer diverses solutions pour faciliter la conciliation travail/famille. Le télétravail peut être vu comme l’une de ces solutions. Bien que l’ergonome puisse aider à assurer de bonnes conditions d’exécution du travail, les enjeux du télétravail sont plus complexes que le simple aspect de la santé au travail et impliquent les pratiques de gestion, l’organisation du travail, les relations du travail, la socialisation et l’isolement, etc. Il s’agit là d’un nouveau chantier de collaboration possible entre les professionnels en ressources humaines et les ergonomes.

L’ergonomie peut aussi contribuer autrement au dossier de la conciliation travail/famille. L’exemple d’une équipe d’ergonomes qui a appliqué les méthodes d’analyse de l’activité de travail pour documenter les difficultés de conciliation est particulièrement intéressant. En documentant les difficultés liées à l’activité même de la conciliation, soit les différentes démarches des travailleurs pour organiser leur horaire, elle a pu proposer des solutions à l’organisation, notamment sur l’aménagement des horaires.

Le développement durable
Le développement durable dans son application aux personnes, dont on parle plus souvent comme de la responsabilité sociale des entreprises, entre progressivement dans les projets et les pratiques des gestionnaires des ressources humaines et des ergonomes.

Selon le Réseau entreprise et développement durable (REDD), le développement durable en entreprise est « l’intégration des systèmes économique, social et environnemental afin de créer des organisations résilientes. Les entreprises durables sont des entreprises résilientes, qui créent de la valeur économique, des écosystèmes en bonne santé et des communautés solides ». Par la nature même de leurs rapports aux personnes et aux environnements, les professionnels en ressources humaines et les ergonomes peuvent être portés à s’intéresser au développement durable.

Lors du congrès de l’ACFAS en 2010, Louis Langelier, CRHA, et Sarah Gagnon-Turcotte, coordonnatrice à l’époque du Bureau francophone du REDD, ont présenté quelques liens entre santé et sécurité du travail et développement durable, donnant l’exemple de l’implantation de la norme Entreprise en santé. Selon eux, cette « norme est intimement liée au développement durable, au point où la norme reflète et intègre huit des seize principes de la Loi québécoise sur le développement durable : de l’engagement et la participation, en passant par la subsidiarité ou l’internalisation des coûts. Promouvoir de manière structurée la santé globale en milieu de travail, dont la santé et la sécurité, c’est contribuer au développement durable ». Rappelons que la norme comporte quatre sphères dont les habitudes de vie, l’équilibre travail/vie personnelle, l’environnement de travail et les pratiques de gestion.

De plus en plus, les entreprises de­­mandent des programmes structurés de santé et de mieux-être car, pour Hélène Wermenlinger, CRHA, directrice, Services aux membres et partenaires pour le Groupe entreprise en santé, « la santé et le mieux-être des employés sont maintenant un enjeu d’affaires pour les entreprises et une condition pour assurer leur pérennité et leur succès ». L’ergonomie est associée à l’environnement de travail, mais comme nous l’avons vu précédemment, peut aussi être utile dans le volet équilibre travail/vie personnelle.

Un bon exemple de synergie entre ergonomie et gestion des ressources humaines se présente lors de la construction d’un bâtiment visant une certification LEED (Leadership in Energy and Environmental Design). Un tel bâtiment est construit de façon à respecter l’environnement et à assurer la santé et le bien-être des occupants. L’intégration d’une démarche ergonomique lors d’un projet de construction ou d’aménagement peut permettre de gagner des points dans la grille de pointage du processus de certification LEED. L’ergonome peut donc aider le professionnel en ressources humaines à intégrer des préoccupations de santé et de mieux-être lors d’un projet de construction ou d’aménagement tout en aidant l’équipe de conception à obtenir une certification LEED.

C’est ainsi que plusieurs opportunités de collaboration entre la gestion des ressources humaines et l’ergonomie se sont développées depuis dix ans. Quelques thèmes d’actualité en gestion des ressources humaines s’y prêtent… Pensons notamment à l’attraction et à la rétention des travailleurs; l’ergonomie offre des connaissances et une méthodologie pour faire face aux réalités du marché du travail à ce sujet. Par ailleurs, par l’analyse de l’activité de travail, l’ergonomie peut aider les professionnels de la gestion des ressources humaines à relever le défi de la transmission des savoirs professionnels et des savoir-faire de prudence. Pour sa part, la conciliation travail/vie personnelle constitue un nouveau chantier de collaboration, notamment en ce qui concerne l’aménagement d’horaire. Et finalement, le développement durable est un autre domaine où gestion des ressources humaines et ergonomie peuvent se conjuguer harmonieusement.

Patrick Vincent, ergonome certifié, consultant, Vincent Ergonomie, et Chantal Aurousseau, CRHA, professeur, département de communication sociale et publique, UQAM

Source : Effectif, volume 15, numéro 5, novembre/décembre 2012.


Références

Ajouté à votre librairie Retiré de votre librairie