Vous lisez : L’avenir des espaces de cotravail

Étant de plus en plus populaire à travers le monde, les espace de cotravail permettent aux travailleurs de bénéficier de plus d’autonomie ainsi que le développement de la créativité. Quel sera l’avenir de ces aménagements en contexte de pandémie?

Depuis le début de la pandémie de Covid 19, les CRHA sont appelés à s’interroger sur les manières de maintenir le bien-être des salariés, ainsi que la performance au travail. Cela en a amené plusieurs à se pencher sur l’espace et le temps de travail, sur des questions comme l’aménagement du temps de travail (Tremblay, 2018), le télétravail, et les espaces de travail partagé.

Depuis quelques années aussi, les travailleurs veulent plus d'autonomie dans leur travail, et par ailleurs nombre de consultants travailleurs autonomes cherchent à s’intégrer à des réseaux. Les aspirations des travailleurs ainsi que les attentes des employeurs ont donc beaucoup évolué au cours des dernières années (Tremblay, 2015).

Certaines entreprises parlent de « bonheur au travail » et ont embauché des « gestionnaires du bonheur » – ou chief happiness officers, comme ils disent en France! Tout cela comporte des enjeux majeurs pour les organisations et les CRHA.

Le télétravail est très populaire, et de nombreux salariés aimeraient continuer à télétravailler (Tremblay, 2020b) sans toutefois être toujours seul(e) à domicile pour ne pas subir trop d’isolement. Pour plusieurs, le milieu de travail est un espace dynamique et motivant pour se mettre au travail. Que faire lorsqu’on travaille seul(e) à la maison?

De plus en plus de travailleurs autonomes et consultants, mais aussi de salariés d’entreprises optent alors pour un espace de coworking, ou « espace de cotravail » (Krauss et Tremblay, 2019). Cela pourrait faire partie de la solution pour les CRHA qui devront concevoir des stratégies intégrant la distanciation sociale des salariés au moment du retour « au bureau », après la pandémie.

espaces de coworking
espaces de coworking

Mais qu'est-ce qu'un espace de cotravail?

Les espaces communautaire de travail sont une catégorie de « tiers-lieu », une appellation proposée par le sociologue Oldenburg (1989) qui les définit comme des lieux de travail à l'extérieur du bureau ou du lieu habituel de travail, mais aussi hors de la maison comme c'est souvent le cas pour le télétravail. Un tiers-lieu est défini comme :

  • Neutre (ni à la maison ni au bureau de l'employeur);
  • Il doit être ouvert à tous, offrir un accès gratuit, sans aucune restriction, en particulier en ce qui concerne les activités;
  • Il doit faciliter la rencontre avec les autres personnes présentes, les conversations, et il devrait offrir des salles de réunion et des lieux de rencontre pour le lunch ou la pause-café, voire même pour une activité en soirée ou un apéro;
  • Idéalement, l'endroit doit être régulièrement utilisé par les mêmes utilisateurs afin que se développent des réseaux d’échange et parfois aussi des collaborations professionnelles entre les personnes.

En France, nombre d’entreprises y réservent des places pour leurs salariés afin de les rendre plus créatifs et plus innovants au contact d’idées nouvelles, d’autres personnes. Au Québec, cela commençait aussi un peu avant la pandémie. Sur une soixantaine d’espaces actifs, quelques-uns accueillaient des salariés d’entreprises qui y travaillaient pour éviter un déplacement vers le centre-ville, ou encore parce que l’entreprise était en croissance mais ne souhaitait pas déménager avant que la croissance ne soit confirmée. Aussi, un grand nombre de consultants y trouvent un espace convivial pour créer ou accroître leur réseau professionnel.

Avec la pandémie, on a pu craindre que beaucoup de ces espaces ne ferment, notamment parce qu’ils sont souvent caractérisés par des aires ouvertes, justement pour favoriser la collaboration entre les gens. Mais depuis le déconfinement, plusieurs ont rouvert leurs portes, et certaines entreprises peuvent y réserver des places lorsqu’elles manquent d’espace pour assurer la distanciation physique. Aussi, certains espaces sont orientés vers un type d’activité ou organisent des événements, de sorte que les télétravailleurs y trouvent aussi une certaine émulation pour le travail (Krauss et Tremblay, 2019).

Espaces de travail et de création?

Le premier espace de cotravail a été créé en 2005 à San Francisco pour permettre aux utilisateurs de développer leur créativité, leur esprit d'innovation, leurs idées. Le nombre est maintenant passé à plus de 14 000 postes de travail dans le monde (Deskmag, 2017), même si certains espaces disparaissent tandis que d'autres sont créés et que les chiffres évoluent sans cesse.

Un espace de travail partagé permet à ses utilisateurs de partager un lieu physique avec le type d'infrastructure que l'on peut trouver dans un bureau (photocopieur, imprimante, scanner, etc.). Les travailleurs peuvent profiter de cet équipement et du partage des dépenses en échange de frais de location hebdomadaires ou mensuels, qui sont payés par leur entreprise ou par eux-mêmes dans le cas des travailleurs autonomes. Les bureaux peuvent être ouverts (aire ouverte) pour faciliter les rencontres fortuites. C’est ce que préfèrent de nombreux travailleurs indépendants ou consultants, mais les petites entreprises et entreprises en démarrage aiment souvent des bureaux fermés pour plus de confidentialité. Les deux formes de bureau se trouvent habituellement dans un même espace de travail partagé, de sorte que chacun peut choisir ce qu’il préfère. On trouve d’ailleurs plus de bureaux fermés en région au Québec (Tremblay et Vaineau, 2020; Tremblay, 2020a). Même en bureau fermé, le fait de partager des équipements et espaces de convivialité ou de réunion permet de réduire l'isolement des travailleurs autonomes ou des télétravailleurs, car il y a toujours une cuisine ou un café pour rencontrer d'autres personnes (Oldenburg, 2000; Scaillerez et Tremblay, 2017). Ainsi, l'espace de cotravailest devenu une solution innovante à la volonté de travailler loin d'un bureau au centre-ville ou difficilement accessible, mais sans nécessairement être seul à la maison. Il est également attrayant pour les travailleurs autonomes et consultants qui préfèrent travailler dans un espace où il y a d'autres personnes.

Pourquoi va-t-on dans ces espaces? Partager des idées et des connexions

Un espace communautaire de travail devrait normalement prévoir davantage qu’un simple partage des frais ou une offre de services : il devrait être un lieu de partage d'idées et de réseaux, et favoriser le développement de collaborations professionnelles (Scaillerez et Tremblay, 2017). Certains espaces rassemblent des catégories particulières de travailleurs d’un même secteur afin de favoriser le développement et la multiplication de liens professionnels.

Le principe d'un espace de cotravail est de louer plusieurs espaces, ce qui contribue à réduire les coûts par le partage d’infrastructures, mais il vise aussi à encourager le réseautage et l'échange d'idées et de réseaux. Pour développer la collaboration, les gens doivent souvent trouver un intérêt commun qui encouragera ces échanges, mais cela peut aussi se produire en croisant quelqu’un à la machine à café ou au lunch collectif. Certains espaces ont mis l'accent sur une proximité sociale (entreprises d'économie sociale, de rédaction, de traduction ou autre), ce qui peut accroître l'intérêt des membres et le désir de collaborer. Certains peuvent au contraire aimer découvrir des gens d’autres domaines et développer des collaborations entre une personne qui fait du marketing, une autre qui fait du graphisme, une autre de la photo, etc. Ces lieux peuvent encourager une coopération entre des personnes aux compétences diverses. En travaillant ensemble, en un seul espace, les utilisateurs peuvent développer des échanges ou encore trouver des solutions communes pour faciliter le partage des connaissances et faire face à un environnement très concurrentiel, comme l'ont mentionné de nombreuses personnes interviewées à ce sujet (Scaillerez et Tremblay, 2019; Krauss et Tremblay, 2019). Certains travailleurs autonomes préfèrent travailler seuls, mais ils ont des gens avec qui partager le café et le dîner, et parfois des idées et des réseaux.

Dans un espace de travail partagé, il n'y a pas toujours une stratégie explicite pour favoriser les réseaux et l'interaction, mais de nombreux espaces engagent un animateur dont le rôle est justement de s’organiser pour que les gens se connaissent et finissent par coopérer sur divers projets. Cela peut aussi être intéressant pour des entreprises qui peuvent y trouver de nouveaux clients ou collaborateurs.

Les espaces de cotravail peuvent être utilisés par des consultants et travailleurs autonomes qui veulent un espace plus professionnel pour recevoir leurs clients. Certains collègues de travail, des consultants, des salariés ou des télétravailleurs peuvent utiliser un espace principalement pour bénéficier d'avantages tels que la réduction des coûts, le partage des ressources humaines (ex. : un secrétariat) ou du matériel (imprimante, photocopieur, salles de réunion, etc.), ou tout simplement pour le confort et les services (cuisine commune, bonne machine à café, canapés et chaises confortables).

Les espaces de travail partagé sont donc différents dans leurs objectifs et leurs modes d’utilisation, et on y trouve une diversité de personnes, allant des salariés ou des télétravailleurs d’une organisation à des consultants dans divers domaines. Ainsi, dans le nouveau contexte de distanciation sociale qui perdurera certes sur plusieurs mois, voire une année, ces espaces peuvent offrir de la flexibilité aux organisations et aux CRHA qui doivent trouver des solutions pour le « retour au bureau » en offrant des lieux qui peuvent accueillir des télétravailleurs et leur offrir un espace et des équipements de travail, tout comme un milieu animé et stimulant.




Références

Deskmag, Final results of the global coworking survey in charts, États-Unis, Deskmag, 2017.

Krauss, G. et D.-G. Tremblay, Tiers-lieux – travailler et entreprendre sur les territoires : Espaces de co-working, fab labs, hack labs, Rennes et Québec, PUR et PUQ, 2019. https ://www.puq.ca/catalogue/livres/tiers-lieux-3590.html

Oldenburg, R., The great good place : Cafes, coffee shops, community centers, beauty parlors, general stores, bars, hangouts and how they get you through the day, New York, Paragon House, 1989.

Oldenburg, R., Celebrating the Third Place : Inspiring Stories about the Great Good Places at the Heart of Our Communities, New York, Marlowe, 2000.

Scaillerez, A., et D.-G. Tremblay, Travailler et collaborer autrement : les espaces de coworking, une approche apparentée aux communautés de pratique, dans G. Krauss et D.-G. Tremblay, Tiers-lieux – travailler et entreprendre sur les territoires : Espaces de co-working, fab labs, hack labs, Rennes et Québec, PUR et PUQ, 2019. https ://www.puq.ca/catalogue/livres/tiers-lieux-3590.html

Scaillerez, A. et Tremblay, D.-G., Coworking, fab labs et living labs, État des connaissances sur les tiers-lieux, Territoire en mouvement, revue de géographie et aménagement, no 34, 1-2017.

Tremblay, Diane-Gabrielle, Le télétravail et le coworking : Enjeux socio-territoriaux dans la foulée du Covid 19, Organisation et Territoire. Vol. 29 no 2, juin 2020, 2020a, p. 159-162. http ://revues.uqac.ca/index.php/revueot/article/view/1167/997

Tremblay, Diane-Gabrielle, Entrevue de Diane-Gabrielle Tremblay avec Alexis De Lancer pour le balado Ça s’explique sur l’histoire du télétravail, sa progression, ses enjeux et avantages, 2020b. Accessible à l’adresse suivante : https ://ici.radio-canada.ca/premiere/balados/6108/ca-sexplique-balado-info-alexis-de-lancer/episodes/461024/teletravail-habitude-pratique-confinement-coronavirus

Tremblay, Diane-Gabrielle, Conciliation emploi-famille et temps sociaux, 4e édition, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2019. https ://www.puq.ca/catalogue/livres/conciliation-emploi-famille-temps-sociaux-edition-3630.html

Tremblay, Diane-Gabrielle, Pour une articulation des temps sociaux tout au long de la vie; l’aménagement et la réduction du temps de travail, Montréal, Téluq, Québec, PUQ, 2e éd., 2018, 470 p. https ://www.puq.ca/catalogue/livres/pour-une-meilleure-articulation-des-temps-3594.html

Tremblay, Diane-Gabrielle, Emploi et gestion des ressources humaines dans l’économie du savoir, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2015. https ://www.puq.ca/catalogue/livres/emploi-gestion-des-ressources-humaines-dans-2830.html

Tremblay, D.-G. et Scaillerez, A., Coworking spaces : New Places for Business Initiatives? Innovation-Journal of Innovation Economics and Management, 2019. https ://www.cairn.info/revue-journal-of-innovation-economics-2019-0.htm

Tremblay, D.-G. et E. Vaineau, Le coworking en région au Québec : une innovation territoriale, entrepreneuriale, contribuant au développement local? Organisation et Territoire, vol. 29 no 2, Juin 2020, p. 55-67. http ://revues.uqac.ca/index.php/revueot/article/view/1150/985

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