Vous lisez : Entreprises : innover grâce à la créativité des employés

L’innovation est un impératif pour les entreprises qui souhaitent perdurer. La numérisation et l’automatisation ne font qu’accentuer ce besoin de transformation et de modernisation, mais pour innover, il faut avoir des idées fraîches à implanter…  

Or, dans bien des entreprises, le mot créativité fait peur. « On n’a pas de moyens, alors on nous demande d’être créatif dans notre travail, entend souvent dire Nathalie Houde, présidente d’iF :: créativité collaborative et vice-présidente des marques chez Cossette. Pourtant, si la créativité est bien exploitée, elle a un énorme potentiel. Grâce à elle, le monde du travail ne peut que s’améliorer. »

Comment les entreprises peuvent-elles optimiser l’utilisation de la créativité de leurs employés?

En janvier 2016, le Forum économique mondial a publié un rapport intitulé The Future of Jobs, qui examine la stratégie de l’emploi, des compétences et de la main-d’oeuvre pour l’avenir. Ce document a révélé qu’en 2015, la créativité se plaçait au dixième rang des aptitudes et traits de personnalité à posséder, alors qu’en 2020, on prévoit qu’elle grimpera au troisième rang.

« Avant l’arrivée des technologies de l’information et des communications, les entreprises suivaient une progression linéaire, lente, a expliqué Nathalie Houde lors du dernier Bootcamp organisé par l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés. Mais ensuite, la croissance est devenue exponentielle et certains secteurs sont affectés plus rapidement et plus intensément que d’autres. Il faut donc qu’ils se réinventent. »

Avec l’arrivée de la numérisation, de nouveaux métiers apparaissent et d’autres disparaissent, remplacés par des machines. Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, deux chercheurs du Massachusetts Institute of Technology, se sont penchés sur l’impact des innovations technologiques sur l’emploi dans leur livre Le Deuxième Âge de la machine. Selon eux, il faut sortir des sentiers battus : penser sans idées préconçues constitue précisément ce qui assure la supériorité de l’homme sur la machine. Il devient donc urgent de développer un nouvel humanisme au temps des machines intelligentes. Et Nathalie Houde abonde : « L’émotion et la créativité feront la différence face aux machines. »

Devenir créatif s’apprend

« L’homme crée comme il respire », disait André Malraux, écrivain et politicien français. La présidente d’iF :: créativité collaborative est du même avis : « Tout le monde possède un “muscle créatif” que l’on doit entraîner et qui a des répercussions positives sur les plans personnel, professionnel et organisationnel. »

Mais qu’est-ce que la créativité? Avec son équipe, Nathalie Houde s’est penchée sur la question pour en élaborer une définition : « C’est un processus itératif intentionnel par lequel une personne ou un groupe transcende des limites ou des contraintes par l’expérimentation et l’utilisation de savoirs (connaissances, savoir-faire et savoir-être) pour donner forme à des idées, les élaborer davantage et se réaliser. » Et tout comme dans le sport, c’est en s’exerçant que la pratique devient aisée et procure du plaisir. « Au début, affirme-t-elle, c’est normal de se sentir “raqué”, mais plus on utilise notre créativité, plus les gestes deviennent naturels. » Tout le monde est créatif, mais chacun a un profil différent. « Par exemple, il y a les innovants, ceux qui veulent tout bousculer et refaire les façons de faire, et il y a les adapteurs, qui préfèrent créer sur une base solide pour amener l’idée plus loin. C’est lorsque ces deux groupes travaillent ensemble que leurs forces respectives se complètent pour produire un résultat non seulement innovant, mais aussi ancré dans la réalité. »

La culture d’entreprise créative

Pour développer la créativité, il faut laisser libre cours à l’imagination des employés et créer des espaces d’échanges. Par exemple, mettre en place une boîte à idées a fait ses preuves. La multinationale Procter & Gamble a créé le plumeau jetable Swiffer grâce à une plateforme virtuelle d’échanges où fournisseurs, entreprises partenaires, clients et consommateurs peuvent proposer des idées de produits innovants.

Être à l’écoute des employés et de leurs idées a aussi permis l’invention du micro-ondes, en 1945. Ingénieur chez Raytheon, une usine qui fournissait l’armée en magnétrons pour radars, Percy Spencer a ressenti de la chaleur dans la poche de sa blouse en passant près d’un magnétron en activité. Plongeant sa main dans sa poche, il a constaté qu’une tablette de chocolat y avait fondu. L’idée d’explorer davantage les possibilités des micro-ondes a ainsi permis le développement du four que l’on connaît bien aujourd’hui.

Autre exemple : les employés de Google, entreprise à la culture créative par excellence, sont encouragés à consacrer 20 % de leur temps de travail à un projet personnel, sans lien direct avec leur travail. Cette façon de faire a ainsi donné naissance au concept de Google Street View, un système aujourd’hui porte-étendard de l’entreprise de la Silicon Valley. Fruits du hasard, de réflexions d’équipes ou de suggestions de consommateurs, toutes les idées peuvent aboutir à une innovation, même les plus simples. « Créativité ne veut pas dire originalité, met toutefois en garde Nathalie Houde. C’est concrétiser une idée ou un concept. L’originalité est un critère pour évaluer le projet. »

Fournir un cadre créatif 

Beaucoup pensent que les milléniaux, cette génération technologique, changeront les rapports au travail. Au Québec, on prévoit qu’ils composeront 50 % des employés en 2020. Parce qu’ils sont plus enclins aux interactions sociales et au travail d’équipe, Julien Ponce, vice-président exécutif de Morneau Shepell, croit qu’il est impératif de leur fournir un cadre où leur créativité aura libre cours : « Pour les intégrer, les entreprises doivent être créatives. Il faut leur offrir des expériences stimulantes, leur lancer des défis, leur présenter des occasions de s’épanouir, leur offrir de la flexibilité, organiser l’environnement de travail pour faciliter (…) les échanges d’idées », énumérait-il récemment dans un article de La Presse+. (voir encadré ci-contre)

Afin d’offrir un cadre plus créatif, efficace et pérenne aux employés, Nathalie Houde préconise de suivre certaines étapes :

  1. Valider l’engagement de la haute direction avant d’entamer un processus créatif
  2. Définir la vision de succès
  3. Évaluer le profil créatif des talents
  4. S’engager sur une mise en place à long terme
  5. Inclure la voix du client dans la démarche
  6. Établir des processus de prototypage et de validation
  7. Livrer un produit fini (c’est-à-dire aller au bout du projet une fois qu’on l’a commencé)
  8. Tirer des leçons à chaque étape du projet
  9. Suivre et mesurer le processus en tout temps pour quantifier ou qualifier les améliorations
  10. Reconnaître et récompenser les employés aux idées novatrices

Des retombées économiques et humaines

D’aucuns diront que mettre en place des espaces créatifs et libérer du temps pour permettre aux employés de se consacrer à leurs projets est un investissement coûteux pour les entreprises. Or, même si les organisations sont plutôt réfractaires à l’idée d’instaurer ce nouveau mode de travail, le rendement de cet investissement a été plusieurs fois démontré. En 2013, la Chambre de commerce du Montréal métropolitain a dévoilé les résultats de son étude intitulée Les industries créatives : catalyseurs de richesse et de rayonnement pour la métropole; ces entreprises innovantes ont généré des retombées économiques de 8,6 milliards de dollars en 2012.

L’innovation est devenue une nécessité pour augmenter les performances des entreprises et rester dans le marché. Encore trop peu exploitée, la créativité est un pilier sur lequel les entreprises doivent s’appuyer pour construire leur avenir. Or, il est important de se rappeler que développer une culture de créativité ne se fait pas du jour au lendemain non plus. « La créativité suit des cycles, qui ressemblent aux cycles de la nature, avec ses périodes d’incubation et de repos », croit Nathalie Houde. La définition même d’un processus organique !

Source : Revue RH, volume 20, numéro 2, juillet/août 2017.
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