Vous lisez : Les ragots au bureau : à éviter à tout prix?

Quand les rumeurs circulent, plus rien ne semble pouvoir les arrêter… Colportés de service en service, de couloirs en bureaux, de bouche à oreille devant la machine à café, les ragots sont la réalité la mieux partagée des milieux de travail. Que celui qui n’a jamais écouté ou rapporté un ragot se lève!

Les ragots sont des commérages généralement malveillants. L’entreprise devrait-elle s’en méfier, se renseigner sur ceux-ci, les interdire ou les accepter comme un mal nécessaire ou un atout à utiliser? L’employé devrait-il prêter oreille aux bruits de couloir, feindre de ne rien entendre, passer son chemin, dénoncer le racontar? Au-delà des défauts des potins, peut-il y avoir une vertu du papotage? Petit tour sur le terrain des ragots au boulot…

Blablabla…
Selon un sondage réalisé auprès de trois cents firmes américaines et britanniques, deux employés sur trois utiliseraient la messagerie au bureau pour colporter des ragots contre les collègues ou les supérieurs hiérarchiques. Cette activité occuperait presque une heure de leur temps par jour. Les hommes s'adonneraient autant que les femmes aux plaisirs du commérage.

L’auteur des rumeurs
Diffuser des ragots n’est pas à la portée de tous. La voix basse, les yeux derrière le dos et l’esprit à l’affût d’anecdotes croustillantes, les cancaniers sont les rois du ragot. Véritables commères, ils adorent se mêler de ce qui ne les regarde pas. Ils s’empressent d’informer leurs collègues des dernières anecdotes ou phrases entendues. Ils aiment particulièrement grossir les traits de personnalité. Ils chérissent les secrets que seuls ils ne sont pas tenus de garder. Ils recherchent la complicité dans les confidences. Moins ils ont de pouvoir de décision, plus ils critiquent les décisions des autres.

L’indiscrétion au travail
Le savoir-vivre au bureau exige de se tenir éloigné des ragots sous peine de se faire complice d’une rumeur ou de compromettre ses chances de promotion[1]. Face à la mauvaise langue qui discrédite ses collègues à la moindre occasion, il est recommandé de fuir ou, à défaut de porte de sortie, de sourire, d’acquiescer sans répondre et de poursuivre son chemin. À chacune de ses phrases du style « méfie-toi de… », on évite de remettre la commère à sa place par quelques répliques cinglantes ou questions sur ses sources. On s’abstient de renchérir pour ne pas l’encourager dans ses commérages. On se garde de confirmer ou d’infirmer les sous-entendus sur le collègue. Et finalement, on conserve son humeur égale et son attention au travail à faire. Plus qu’un code de savoir-vivre, c’est parfois un mode de survie au travail… en cas de dérapages verbaux ou de curiosités malsaines.

Des vertus du papotage
Délicatesse mise à part, peut-on trouver des vertus au papotage? Selon certains spécialistes, les ragots se révèleraient une véritable source d’informations. Plutôt que de ragots, ils préfèrent parler de « communication interne informelle » ou de « canaux d’information officieux ». Ces ragots – pardon, ces « échanges informels » – sont généralement profitables à l’esprit d’équipe. Selon un sociologue allemand, Christian Schuldt, ils généreraient un lien social. Un professeur français de management et spécialiste des ragots en entreprise, Grant Michelson, y voit même une source de productivité. Ils contribueraient à tisser des liens entre collègues. Ils faciliteraient la communication. Ils consolideraient la confiance mutuelle par le partage d’informations et rendraient même le travail en équipe plus efficace.

Comme autre vertu, les discussions de corridor aideraient l’employé à se positionner. Source d’influence, toute information peut s’avérer précieuse à celui qui sait l’utiliser. Des employés pourraient augmenter leurs chances de promouvoir leurs idées ou de cheminer au sein de l’entreprise. Ceux que les ragots n’atteignent pas se privent ainsi de précieux renseignements sur l’entreprise.

Du point de vue de la direction de l’entreprise, les ragots ont aussi leur utilité. Une façon de les gérer est d’en tirer profit. Selon les experts en management, les ragots permettent de tester une idée ou une décision lancée comme un projet.

Des effets indésirables du commérage
Les ragots peuvent être une source de productivité tant qu’ils ne monopolisent pas toute l’attention du personnel. Si les employés parlent davantage du divorce houleux de leur patron que des dossiers en cours, les ragots peuvent devenir une source de distraction nuisible à la productivité. Il y a une différence entre parler avec ses collègues et parler sur ses collègues.

Par ailleurs, les ragots augmentent en période d’incertitude et suscitent des angoisses inutiles. Ainsi, une entreprise n’a pas intérêt à ce que la nouvelle d’une vague de licenciements se propage avant même que les principaux intéressés aient été convoqués.

Lorsque les ragots deviennent une séance de défoulement au détriment d’un collègue plus fragile, il y a un risque d’atteinte à la réputation d’autrui. Sur cette pente glissante, les employés qui se délectent à critiquer toute décision de leur supérieur peuvent recevoir un blâme pour insubordination. Quelle que soit l’intention qui pousse une personne à ternir la réputation de quelqu’un, que ce soit la jalousie ou l’amertume, le droit condamne les médisances en considérant ses effets sur la personne visée.

Les limites des ragots
Les ragots répétés sur un collègue peu apprécié peuvent cacher un problème de harcèlement moral. Des critiques acerbes visant le style de gestion ou les décisions de l’employeur, des commentaires minant l’image de l’entreprise sont inacceptables. Devant ces effets désastreux des ragots, le droit impose des limites. En cas de dérapages verbaux, la direction doit immédiatement mettre fin aux ragots et rectifier le tir. Des calomnies graves sur la vie privée d’un employé ou des propos diffamatoires sur l’employeur peuvent justifier un licenciement.

Un gestionnaire devrait aussi se méfier des ragots quand ils prennent la forme de plaisanteries raciales basées sur des motifs interdits de discrimination. Faute de remédier à la situation, l’aveuglement volontaire de l’entreprise pourrait se retourner contre l’employeur qui doit assurer un milieu de travail exempt de harcèlement.

Le partage d’anecdotes sur des collègues, des clients ou le patron, par courriel, blogage ou message texte – même le blogue privé restreint aux « amis » – peut aussi conduire à des condamnations. Les potins diffamatoires portent atteinte à la réputation des personnes. Certains blogueurs écrivent sous couvert d’anonymat ou utilisent des noms de code pour désigner leur victime : le Bulldozer, Terminator, la Sorcière… Toutefois, cette discrétion ne met pas les blogueurs à l’abri de poursuites judiciaires ou d’un licenciement. Tourner son employeur en dérision ou divulguer des informations confidentielles va à l’encontre de l’obligation de loyauté de l’employé.

Du bon usage des ragots
Un bon usage des ragots évite la moquerie ou l’ironie qui touchent à la réputation des personnes. Les blagues pourraient faire le tour de l’entreprise et empoisonner l’atmosphère de travail.

Devant un propos pernicieux, il est préférable de recadrer les propos dans un contexte plus large. Il vaut mieux rectifier une fausse information que l’alimenter en l’interprétant de diverses façons ou en dramatisant la situation. Inutile donc de réagir exagérément à un racontar sans avoir vérifié un tant soit peu son fondement.

En personne avertie des ragots, un travailleur a intérêt à surveiller son langage. Toute approximation peut être détournée de son sens et prendre une ampleur incontrôlable.

Enfin, il est inutile de jouer au censeur en condamnant les ragots ou en voulant les interdire. Les bruits de couloir sont inévitables. Ils peuvent procurer un exutoire à certaines frustrations. Seuls leurs effets et leur portée doivent être limités dans l’intérêt de l’entreprise et dans le respect des droits de chacun.

Myriam Jézéquel, journaliste indépendante

Source : Effectif, volume 13, numéro 3, juin/juillet/août 2010.


1 Laurence Caracalla, « Les ragots », dans Le carnet du savoir-vivre au bureau, Flammarion, Le Figaro, 2009, p. 140-142.
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