Vous lisez : Hommes et femmes au travail : dur de sortir des stéréotypes!

En 2013, le fait d’être un homme ou une femme importe-t-il encore dans une profession? Bien que l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM) de Statistique Canada ne soit pas aussi précise et fiable que le recensement de 2006, ses résultats sur les professions donnent à penser que certaines tendances persistent.

Les Canadiennes ont beau être éduquées, elles continuent de se cantonner dans des professions typiquement féminines », interprétait la Presse canadienne, dans une dépêche publiée le 26 juin 2013, après le dévoilement des résultats. Elle s’appuyait sur une note publiée par Statistique Canada, indiquant que les professions les plus courantes chez les femmes en 2011 étaient celles de vendeuse dans les commerces au détail, adjointe administrative, infirmière, caissière et enseignante au niveau primaire et préscolaire. Du côté des hommes, les professions les plus courantes étaient celles de vendeur dans les commerces de détail, conducteur de camion de transport, directeur de commerce de détail et de gros, charpentier-menuisier et concierge ou surintendant d’immeubles.

« L’ancrage est encore solide. C’est dur d’en sortir, commente Ruth Vachon, présidente du Réseau des femmes d’affaires du Québec. Les rôles sont encore bien stéréotypés. […] On va beaucoup plus à l’université, mais on va beaucoup dans des domaines reliés aux services et aux relations comme l’éducation et la santé. C’est rare de voir une fille qui carbure à l’idée d’aller en mathématique ou en aéronautique. »

Pour sa part, Denise Perron, CRHA, présidente du Groupe ÆQUITAS, nuance le phénomène. Dans les années 1980, elle a travaillé dans le placement de femmes dans des emplois jugés non traditionnels. Aujourd’hui, elle reconnaît que cette rupture demeure encore grande dans les emplois dits manuels. Mais elle ne met pas cette tendance lourde sur le compte d’une discrimination et insiste pour souligner que les femmes ont un plus grand pouvoir de décision de nos jours. « Les femmes ne veulent plus être cataloguées dans les rôles de victimes et se disent que, si elles veulent aller dans une profession plus humaine, c’est leur choix et c’est leur droit. Elles ne voient pas pourquoi elles devraient s’investir dans un secteur qui ne les attire pas. Certains diront que c’est dû à une discrimination systémique qui fait que, quelque part, on n’est pas attiré vers ces secteurs, mais je ne pourrais pas affirmer une telle chose. »

La gestion des ressources humaines, une exception?
Denise Perron indique de plus que ce statu quo ne s’applique pas à tous les métiers. « Il y a des secteurs où [la tendance s’est] totalement inversée. » Par exemple, les postes de vérificateurs et comptables, au Québec, sont désormais occupés en majorité par des femmes, soit dans une proportion de 59 %, selon l’ENM.

La gestion des ressources humaines est l’un des exemples les plus éclatants. Autrefois essentiellement composée d’hommes, cette profession est désormais majoritairement féminine. Les statistiques fournies par les bases de données de l’ENM indiquent que les femmes représentent 72 % des professionnels en ressources humaines au Canada et 69 % au Québec. Elles demeurent majoritaires dans toutes les tranches d’âges, tant au Québec qu’au Canada, sauf chez les 65 ans et plus. Notons d’ailleurs que 61 % des membres de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés sont des femmes.

Néanmoins, madame Perron rappelle qu’il faut lire les statistiques entre les lignes : même dans les professions où règne, en apparence, une mixité, « il y a tout de même, à l’intérieur, une spécialisation. La profession d’avocat s’est féminisée, mais lorsqu’on parle d’avocats en fiscalité, il y a plus d’hommes que de femmes. Et lorsqu’on parle d’avocats de la famille, il y a plus de femmes que d’hommes. »

En gestion des ressources humaines, les emplois reliés au monde syndical demeurent majoritairement occupés par des hommes. Dans un texte publié par Service Canada, qui se basait sur les résultats du recensement de 2006, on notait que «les femmes occupaient [...] à peine plus du tiers des postes (36 %) de spécialistes des ressources humaines dans l’industrie des associations de gens d’affaires et les organisations professionnelles et syndicales, postes représentés en grande majorité par des conseillers syndicaux, tandis qu’elles occupaient 71 % des postes dans les autres industries ».

Ces chiffres ont probablement peu bougé. Selon les données fournies par la Confédération de syndicats nationaux (CSN), en 2013, les femmes représentaient 36 % des conseillers syndicaux sous sa gouverne, malgré les importantes mesures mises de l’avant par la centrale pour atteindre la parité. Carmelle Vigneault, adjointe à la direction des ressources humaines à la CSN, balaie du revers de la main le prêt-à-penser prétendant que les femmes se détournent de ces postes, car elles n’aiment pas la confrontation. « J’ai vu des hommes plus conciliants et des femmes plus combatives », assure-t-elle. De plus, cette proportion ne correspond pas du tout à celle des stagiaires accueillis par l’organisation syndicale. Depuis 1999, 90 femmes et seulement 69 hommes, étudiants au baccalauréat en relations industrielles ou en droit, ont effectué un stage à la CSN.

Dans son expérience personnelle, Carmelle Vigneault dit avoir constaté que « la conciliation travail/famille est une raison souvent invoquée » par les femmes lorsqu’elles refusent ou abandonnent un poste de conseillère syndicale. Ce métier, après tout, exige souvent de travailler le soir, la fin de semaine ou durant des périodes indéterminées lors des négociations, en plus d’exiger des déplacements. Par contre, madame Vigneault ajoute qu’elle « entend aussi de plus en plus les jeunes hommes se préoccuper de la conciliation travail/famille. C’est en train de changer ».

Ruth Vachon remarque que cet argument rend aussi plusieurs femmes hésitantes, même celles qui n’ont pas encore d’enfant et qui projettent d’en avoir, à siéger à un conseil d’administration (CA). Mais au-delà des portes que certaines femmes se ferment elles-mêmes, madame Vachon assure que les obstacles sont bien réels pour une femme avant d’arriver à se faire une place au sein des CA, qui sont encore, pour la plupart, des « boys clubs ». Comme entrepreneur, elle n’était pas confrontée directement à l’inégalité entre les sexes dans les milieux de travail. Mais en prenant la tête du Réseau des femmes d’affaires du Québec, au contact de jeunes professionnelles, sa vision a radicalement changé. « Le plafond de verre, elles le vivent beaucoup plus que nous. » Elle remarque que certains secteurs lui apparaissent plus durs que d’autres, désignant notamment celui de l’assurance.

Au sein d’une profession où il y a une mixité, comme la gestion des ressources humaines, la dynamique s’est tout de même métamorphosée, remarque Denise Perron. « Les activités qui sont organisées sont moins traditionnellement masculines, observe-t-elle. Aussi, on a moins de harcèlement qu’il y en a déjà eu. Il y a un langage qui n’est plus accepté, qui pouvait l’être il y a quelques années. »

La présence massive des femmes a-t-elle aussi modifié les approches professionnelles? À propos des ressources humaines, madame Perron reste une fois de plus nuancée. « Les femmes sont-elles plus sensibles à l’obligation ou à l’intérêt de mettre en place des programmes de conciliation travail/famille? Ce serait quelque chose qu’on aurait pu penser il y a des années. Selon mon expérience, la réponse est oui. Les femmes sont plus sensibles qu’avant à cette question. Mais c’est aussi vrai pour les hommes. Alors je ne dirais pas que c’est vraiment une autre façon de gérer », conclut-elle.

Dans une perspective de santé et de sécurité du travail, les femmes et les hommes doivent être considérés séparément, prévient la chercheuse et professeure à la retraite Karen Messing, ne serait-ce que parce qu’ils ont des caractéristiques physiques distinctes.

À son avis, l’employeur doit « vérifier, en faisant des analyses différenciées, s’il y a des problèmes de santé dans l’entreprise, et voir où ces problèmes se passent et s’ils concernent plus souvent un sexe qu’un autre ». Elle recommande de contrôler si, dans certains cas, un sexe n’est pas biologiquement plus vulnérable devant certaines tâches et certaines méthodes ou si l’équipement n’est pas adapté à sa morphologie.

Même lorsque la profession est la même, l’impact sur la santé et la sécurité s’avère donc parfois différent, particulièrement à cause de l’assignation des tâches encore couramment guidée par des préjugés. Madame Kessing rapporte un travail d’observation qu’elle a réalisé lorsque l’emploi de préposé aux bénéficiaires venait tout juste d’être unifié en un seul poste intégrant tant les hommes que les femmes. « Les femmes faisaient deux fois plus de tâches physiquement exigeantes que les hommes et se forçaient à travailler beaucoup plus parce que tout le monde pensait qu’elles travaillaient moins », se rappelle-t-elle. Les hommes, quant à eux, subissaient des épreuves physiques extrêmes lorsque venait le temps de maîtriser un patient turbulent ou de soulever un patient plus lourd. « Plutôt que de demander à deux personnes de le faire, on faisait parfois appel à un seul homme, parce qu’on avait l’impression que cet homme avait plus de potentiel pour faire la tâche. Ces stéréotypes faisaient en sorte que, finalement, la santé tant des hommes que des femmes était mise en jeu », constate-t-elle.

Karen Kessing suggère de prendre exemple sur la France, où des comités paritaires se penchent sur ce problème afin de s’assurer que l’égalité professionnelle se réalise avec une égalité sur le plan des conditions de santé et de sécurité du travail.

Etienne Plamondon Emond, journaliste indépendant

Source : Effectif, volume 17, numéro 2, avril/mai 2014.

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