Vous lisez : Une collaboration douteuse…

Stéphane Rathé*, CRHA vient d’entreprendre sa carrière dans une grande entreprise. Son collègue Martin, membre de l’Ordre depuis plusieurs années, est responsable de la sélection des firmes qui dispensent de la formation aux employés. Stéphane observe toutefois qu’une seule entreprise est systématiquement retenue par Martin. Quand il lui en glisse un mot, ce dernier lui répond de ne pas s’inquiéter. Sur les entrefaites, Stéphane surprend une conversation entre Martin et le représentant de l’entreprise de formation. Stupéfait, il entend le représentant dire à Martin que son excellente collaboration sera récompensée. Stéphane est très mal à l’aise devant cette situation et se demande s’il doit intervenir.
* Nom fictif


L'ÉCLAIRAGE DÉONTOLOGIQUE - De bonnes raisons de s’inquiéter…

Me Édith Rondeau, conseillère juridique, Ordre des conseillers en ressources humaines agréés

Stéphane a bien raison de se questionner sur les agissements de Martin. Les membres d’un ordre professionnel doivent respecter des normes déontologiques strictes. Ainsi, le choix d’un fournisseur de service ne doit pas être basé sur un avantage que pourrait recevoir le membre. Cette pratique est contraire à tout code de déontologie.

Martin ne peut privilégier une firme de formation parce qu’il reçoit d’elle une ristourne ou un avantage financier. Le Code de déontologie de l’Ordre est clair à cet égard. Cette notion est au cœur de l’indépendance et du désintéressement des professionnels. Martin ne doit pas agir dans son intérêt personnel, mais bien dans l’intérêt de son client, soit l’entreprise pour laquelle il travaille.

Par ailleurs, Martin doit se rappeler qu’il doit s’acquitter de ses obligations professionnelles avec intégrité. Il se doit d’être objectif dans le choix des entreprises qui dispenseront la formation aux employés. Au bout du compte, il s’agit de maintenir la réputation de la profession et la confiance du public à son égard, qui pourraient être fortement affectées si une telle situation venait à être connue.

Martin devrait donc être vigilant et refuser de s’engager dans toute entente contraire aux dispositions de son Code de déontologie.

De son côté, Stéphane doit être conscient que la conduite de Martin n’est pas celle qu’il devrait privilégier en vertu de son Code de déontologie. Et s’il croit de bonne foi que Martin contrevient au Code de déontologie, il se doit de le signaler au syndic de l’Ordre. Agir autrement serait contraire à la dignité de la profession.

Toutefois, avant d’entreprendre toute démarche en ce sens, Stéphane doit être consciencieux. Il doit d’abord déterminer s’il a des motifs raisonnables de croire que Martin a contrevenu au Code de déontologie. Les motifs raisonnables peuvent varier d’une situation à l’autre en fonction des faits particuliers et des informations recueillies. Stéphane doit également être objectif et impartial dans son évaluation de la situation et exercer son jugement professionnel. Enfin, il sera plus prudent pour lui d’en discuter avec un supérieur ou un autre collègue avant d’entreprendre une telle démarche, afin de s’assurer que sa perception est bien fondée.

À retenir
  • Le membre doit s’abstenir de recevoir, en plus de la rémunération à laquelle il a droit, tout avantage ou toute commission ou ristourne relatifs à l’exercice de sa profession (article 21 du Code de déontologie).
  • Le membre doit s’acquitter de ses obligations professionnelles avec intégrité (article 2 du Code).
  • Le fait pour le membre de ne pas signaler au syndic qu’il a des motifs raisonnables de croire qu’un autre membre de l’Ordre contrevient au Code des professions ou au Code de déontologie est un acte dérogatoire à la dignité de la profession (article 50 par. 4 du Code).

Pour aller plus loin et pour respecter l’obligation de faire deux heures de formation sur la déontologie, les CRHA et CRIA peuvent visionner la formation en ligne gratuite La déontologie au cœur de la pratique (avant le 31 mars 2015) : portailrh.org/deontologie.


L’ÉCLAIRAGE DU PROFESSIONNEL - Faire preuve de doigté

Pierre Lainey, CRHA, MBA, Adm.A., C.M.C., maître d'enseignement, HEC Montréal

Les préoccupations de Stéphane face aux comportements de Martin sont compréhensibles pour quiconque aspire à exercer la profession dans le respect du Code de déontologie de l'Ordre. Stéphane se demande s’il doit intervenir : la réponse à cette question s’impose par elle-même eu égard à la déontologie de la profession. La question subsidiaire, à laquelle la réponse est moins évidente, est : comment et auprès de qui? Stéphane doit faire preuve de doigté dans sa façon d’agir dans cette situation qui comporte des enjeux importants, autant personnels que professionnels et organisationnels.

Sur le plan personnel, Stéphane amorce sa carrière : un avenir prometteur s’offre à lui, avec la possibilité de travailler sur des dossiers stimulants et d’apprendre de collègues d’expérience. Son désir de faire sa place dans l’entreprise et de maintenir des relations cordiales avec ses collègues est tout à fait légitime. Mais ce désir ne devrait pas occulter son jugement professionnel : remettre en question le comportement de Martin est la marque d’un professionnel intègre. Mais comment le faire? Une voie que pourrait prendre Stéphane serait de partager son inconfort avec Martin et de lui rappeler que ce type de comportement contrevient au Code de déontologie. Peut-être Martin ne saisit-il pas la portée de son comportement et les conséquences que cela peut avoir non seulement sur la profession, mais aussi sur les employés et l’entreprise : l’offre de formation répond-elle au mieux aux besoins des employés? La réputation de l’entreprise est-elle mise à risque par les agissements de Martin? Stéphane pourrait également demander conseil à son supérieur; il se peut très bien que le code d’éthique de l’entreprise balise les comportements avec les fournisseurs et identifie les mesures à prendre pour éviter une telle situation.

Sur le plan professionnel, on peut raisonnablement supposer que l’entreprise a choisi Stéphane pour ses compétences et ses qualités en tant que professionnel. Ne pas agir le conduirait à ne pas honorer la confiance de l’entreprise et remettrait en question la loyauté qu’il doit à son employeur. Les actions de Martin sont susceptibles de nuire non seulement à la profession, mais aussi à l’entreprise qu’on pourrait soupçonner de tolérer, voire d’encourager de telles actions : le fournisseur en a peut-être parlé à d’autres, ce qui pourrait entacher irrémédiablement la réputation de l’entreprise, sans parler de celle de l’ensemble des professionnels de l’organisation à qui on pourrait attribuer de telles pratiques.

Une chose toutefois doit être claire : Stéphane, en s’interrogeant sur le comportement de Martin, n’agit pas à l’encontre des intérêts de celui-ci, mais bien dans le but de préserver l’intérêt du public. Ça n’a rien de personnel, et Martin doit le comprendre.

Source : Effectif, volume 18, numéro 1, janvier/février/mars 2015.

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